laque2

MICHELLE ET LE KI-URUSHI
par Sandrine Ben David

L'arbre Urushi du japon, le Sumac chinois, le Somagh persan (dit Vinaigrier en France), le Thit-Si de Birmanie, ou bien encore de son nom latin le Rhus Vernacifera, est un petit arbre de la famille des anacardiacées poussant surtout en Asie où il donne à l'état brut une sève, appelée au Japon Arami-Urushi. Il y a plus de cinq mille ans, les Japonais ont appris comment diluer cette sève brute pour purifier sa transparence et obtenir ainsi le Ki-Urushi

(le radical Ki signifie pur dans ce terme), plus connu sous le nom de laque végétale naturelle.

Le mot français laque, lui, provient de l'hindoustani lakh, qui désigne la laque indienne dite « de Coromandel », est d'origine animale. L'archéologie moderne a permis de mettre en évidence que la laque végétale était produite dans l'archipel japonais au moins 3000 ans avant notre ère (probablement avant, mais il est encore difficile de dater exactement les objets). Elle était appliquée sur la vannerie, les arcs, les armures de guerre, certains objets usuels ainsi que sur la poterie.

Aujourd’hui, des siècles plus tard, en Israël, Michelle Belin-Benhamou pratique l'art de la laque à la manière des anciens maîtres japonais : l'or et l'argent emprisonnés dans des couches successives, appliquées à des intervalles de temps qui donnent- la mesure du regard de l'artiste porté sur son sujet. Ses oeuvres engagent à une perception sensuelle de la richesse de ce qui brille et reflète, frappé subitement par la lumière, surgissant des abîmes mystérieuses des fonds sombres. Michelle, qui expose ses travaux pendant les mois de novembre et décembre 2005 à la galerie Mayanot de Jérusalem, a accepté de nous faire partager sa connaissance et sa passion pour cet art immémorial et délicat, encore trop peu connu du public amateur israélien.

- Comment avez-vous commencé à pratiquer l'art de la laque?

- J'ai appris cette technique à l'École des Arts Appliqués de Paris où elle était enseignée par un maître européen, Paul Cressan, qui fait partie de la grande école de laque française initiée au début du XXème siècle par Jean Dunan. La technique de la laque japonaise s'est fait connaître pour la première fois en France à l'occasion de l'Exposition Universelle de 1900, où le Japonais Sugawara avait présenté ses travaux personnels. Le public et les artistes français se sont enthousiasmés considérablement à l'époque pour l'art japonais, entre autres, Toulouse Lautrec, par exemple, qui a été très influencé par les estampes. Sugawara est donc demeuré en France où il a créé son école et initié, avec Katsu Hamanaka, l'artiste Jean Dunan à cette technique. Dunan a été le premier laqueur français et fondateur du grand atelier de laque de Paris que nous connaissons, fort de nombreux ouvriers et artistes laqueurs. A cette période, les colonies indochinoises autorisaient une importation aisée de matière première et de main d'oeuvre, et Dunan a travaillé avec de la laque naturelle et assisté de nombreuses ouvrières, spécialisées dans la technique de la coquille d'oeuf, qui elles-mêmes ont par la suite enseigné aux ouvriers européens. Cet atelier a permis à l'artiste de créer une oeuvre colossale, en particulier dans le domaine de l'art décoratif, avec la décoration de plusieurs paquebots transatlantiques et notamment Le Normandie. C'était très différent de la tradition japonaise où la laque s'applique en général sur de petits objets. Dunan a fait des colonnes de dix mètres de haut, des panneaux gigantesques comme celui du fumoir du Normandie, prodigieux de dimensions.

- Qu'est-ce qui différencie la laque traditionnelle de la laque moderne?

- La laque a été appliquée tout d'abord à des objets usuels de bois, des bols des plateaux ou des cuillères, afin de leur procurer l'imperméabilité, la résistance à la chaleur et aux intempéries. C'était un artisanat simple et utilitaire. On y ajoutait des pigments très modestes, unis, noirs ou rouges. La technique du Kanchisu était une technique par laquelle on façonnait la forme intérieure de l'objet avec de l'argile, puis on entourait la partie extérieure avec des bandes de tissus trempées dans de la laque. Après avoir laissé sécher l'ensemble, on cassait la forme en argile pour qu'apparaisse le contenant solidifié que l'on ponçait longuement jusqu'à obtention d'une surface parfaitement lisse. On enduisait de laque les lamelles de bois des armures de Samouraï, le Saya, fourreau du sabre japonais, les casques... C'est plus tard et en Chine qu'ont été inventées les différentes techniques de décoration. Le laqueur japonais était, par nature, modeste dans son art. Il était plus un « artisan d'art » qu'un artiste. S'exprimer artistiquement pour un laqueur au Japon signifiait se mettre en avant, ce qui est très mal venu dans la mentalité nippone. Tout en restant, pour la plupart d'entre eux, anonymes, c'est avec les premiers Inrô, au XVème siècle, que les artistes laqueurs japonais ont commencé à créer des décors. La première mention du mot Inrô dans un livre se trouve dans un dictionnaire japonais-portugais, publié par les jésuites en 1603 : « Petite boîte cylindrique ou ovoïde dans laquelle sont nichés des compartiments pouvant contenir des médicaments ou d'autres petites choses ». Les combattants de cette période avaient pour habitude d'emporter ces boîtes à médicaments aux combats et les Inrô faisaient partie intégrante de l'équipement des samouraïs. Rares sont ceux, tels Ogata Kôrin (1658-1716) et Ritsuo (1663-1747), qui ont signé leurs oeuvres, pourtant toutes remarquables de finesse et de détails.

- Quelles sont les différentes techniques de décoration?

- Il y a d'abord l'utilisation de la feuille d'or et de la poussière d'or. En japonais, chaque taille de parcelle d'or possède son nom propre. L'or était découpé en forme de minuscules petites mosaïques carrées, triangulaires ou hexagonales. On se servait de la poussière d'or pour faire des fondus enchaînés et parfois aussi d'or en grains. Cette technique s'appelle le Nashi Ji et est particulière au Japon. Les techniques de la gravure (Bori) et de l'incrustation (Zogan) sont aussi présentes chez les Japonais. Personnellement, j'aime beaucoup travailler avec la feuille d'argent, qui, à la différence de l'or, possède ces propriétés d'oxydation qui sont pour moi très magiques et très satisfaisantes. C'est un peu un travail de chimiste que je pratique en oxydant l'argent avec différentes combinaisons d'acides, effectuées dans des éprouvettes, avec des mesures chimiques très précises, et que j'applique soit au coton, soit en vaporisant avec mon haleine. Et même lorsque je sais théoriquement que telle dose donnera un vert ou un bleu gris, cette technique réserve de véritables surprises. La laque requière la maîtrise de nombreuses techniques, du dessin à la chimie en passant par la sculpture... J'aime cette multiplicité et cette communion avec la matière.

- Quels sont les thèmes que vous affectionnez?

- Je suis à l'origine une artiste assez réaliste. Les paysages de la Bretagne de mon enfance m'ont beaucoup inspiré. Vivant en Israël, j'ai été, bien sûr, sensibilisée par les sujets bibliques. Mais je me dirige d plus en plus vers l'abstraction aujourd'hui. Celle des lignes et des ambiances. J'aime les fonds sombres, classiques où la plus faible lumière est capturée et reflétée à l'infini par la feuille de métal. C'est d'ailleurs ainsi que le rôle des paravents en feuille d'or était conçu au Japon. Les maisons étant assez sombres, ces paravents étaient placés à des endroit stratégiques, dans l'objectif de s'emparer et de répandre à l'intérieur a lumière de l'extérieur.

- Vos oeuvres ont-elles été exposées au Japon.

- J'ai participé, pour la première fois en 1999, à une grande exposition internationale de laque qui a lieu tous les trois ans à Ishikawa, la ville de l'or et des arbres à laque. J'y ai représenté Israël et obtenu le Prix du Public, seule Européenne parmi tous les autres lauréats asiatiques. Cette année, j'y expose les trois volets d'un paysage du Néguev, qui voyagera par la suite vers Wajima et y sera exposé jusqu'en janvier 2006.

- L'art de la laque, comme beaucoup d'autres, a été longtemps réservé aux hommes au Japon...

- Ce n'est plus du tout le cas aujourd'hui. Cet art très sensuel est incroyablement féminin et beaucoup de femmes aujourd'hui, en Europe et au Japon, le pratiquent. C'est un art de la patience, de l'application, du respect de la matière et du temps. C'est un art de vivre.

Un art de vivre que Michelle Belin-Benhamou pratique avec beaucoup de talent et de dévotion. La Bretagne de son enfance lui a inspiré de chatoyantes et subtiles luminosités d'ors gris et blonds qui s'échappent du ciel changeant des estuaires. L'eau se perd dans ces paysages au gré des courbes visitées par le flux, dans les vases miroitants et les moulins à marées. Son goût pour les espaces de méditation l'a menée vers la profondeur des déserts. Elle y éprouve le jeu des espaces tranchés, les béances de la roche sous un soleil qui atteint sa pleine puissance. Elle sait discerner dans l'apaisement du soir le moment fragile où l'eau et le sable s'enlacent dans une ultime réconciliation. La laque est un art qui donne toute la mesure des subtilités de la nature lorsqu'elle se déploie dans la multiplicité des formes créées.

Jerusalem Post édition française,
28 novembre 2005.

laque1