Le 20 novembre 2008, l’abbé Alexandre Glasberg faisait l’objet d’une grande exposition à l’église Saint Alban de Lyon. Le 5 Mai 2004 à Lyon l’ambassadeur d’Israël en France, S. E. Nissim ZVILI lui remettait, à titre posthume, la médaille des 3Justes Parmi les Nations3, pour avoir, de 1939 à 1942, œuvré à délivrer des camps ouverts par Vichy un maximum d’internés juifs, pour son engagement, après la guerre dans l’odyssée de l’Exodus, puis enfin pour son sauvetage des juifs d’Irak. La discrétion de l’Abbé Glasberg sur son action, sur ses résultats est aussi légendaire que son dévouement.

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L’Eglise Catholique et les Juifs pendant la guerre 1939-45

Dans le catholicisme lyonnais des années 1940 qui compte bien des personnalités remarquables, l’Abbé Alexandre Glasberg est certes une des plus fortes, et bien particulière : Ukrainien et Juif par ses origines, parlant yiddish aussi bien ou mieux que le français, arrivé à Lyon après une longue traversée d’Europe en passant par une abbaye trappiste et plusieurs séminaires, c’est aussi un homme dont la vitalité et la robuste audace ne craignent aucune autorité et ne s’embarrassent d’aucune légalité pour arriver à ses fins. Et pourtant, ce singulier abbé a été la cheville ouvrière d’une œuvre lyonnaise, l’Amitié chrétienne, chaînon essentiel dans la transformation, bien au-delà de Lyon, des relations entre les catholiques et les Juifs dans notre pays. En 1940, le catholicisme lyonnais est dans une situation ambiguë devant ce qu’on appelle alors la « question juive ». En fond de tableau, les mentalités conservent l’imprégnation de siècles d’antijudaïsme chrétien, véhiculé depuis les Pères de l’Eglise jusqu’au XXe siècle, sans que l’Eglise en ait jamais fait un article de foi, par des sermons et des cantiques, des catéchismes et des textes liturgiques comme la prière du Vendredi saint « Prions pour les Juifs infidèles». Un nouvel antisémitisme s’est développé chez les catholiques français au temps de Drumont et de l’affaire Dreyfus : antisémitisme de ressentiment qui accuse les Juifs, avec les protestants et les francs-maçons, d’avoir fomenté le recul de l’Eglise et les mesures anticléricales de la République Dans les années 30, années de crise économique et d’immigration, la concurrence professionnelle, la peur de l’étranger et le besoin d’un bouc émissaire ont provoqué en France une poussée d’antisémitisme haineux qui gagne aussi la droite catholique, surtout lorsque les adversaires du Front populaire s’acharnent contre Léon Blum Le régime de Vichy fait de l’antisémitisme une doctrine officielle ; il prend dès l’automne 1940, de sa propre initiative et sans pression allemande, des lois contre les Juifs qu’il accuse d’être responsables de la défaite : les citoyens Français de confession israélite deviennent des citoyens diminués, exclus de la fonction publique et des professions influentes ; les Juifs étrangers sont internés arbitrairement dans des camps.

A partir de 1941, la réaction catholique se manifeste

D’abord l’action de secours. C’est là qu’excelle l’Abbé Glasberg, couvert par le Cardinal Gerlier auquel il a révélé très tôt la détresse des étrangers internés dans les sinistres camps de la honte ; il crée pour ceux qu’il parvient à en faire sortir des Centres d’accueil. En 1942 est créée à Lyon l’Amitié chrétienne, oeuvre interconfessionnelle qui collabore avec les organisations juives, officielles ou clandestines, qui accueillent, secourent et cachent les Juifs sans ressources ou menacés. Le père Chaillet, jésuite professeur à Fourvière, en est le principal animateur, avec l’Abbé Glasberg. Lors des grandes rafles d’août 1942 en zone libre, ces sauveteurs réussissent avec leurs amis Juifs à sortir illégalement du centre de tri de Vénissieux une centaine d’enfants : Gerlier permet leur hébergement dans des couvents et s’oppose courageusement au préfet qui exigeait qu’il soient remis aux autorités. Ces actions créent une solidarité entre les sauveteurs Juifs et chrétiens.

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L’engagement de l’Abbé Glasberg après la guerre

Alexandre Glasberg s’est montré particulièrement sensible à la détresse de ses anciens coreligionnaires, survivants des camps de la mort et des persécutions nazies. Il a manifesté un grand intérêt à l’idée de la création d’une nouvelle patrie en Palestine. Il avait le sentiment que, dans les kibboutzim, se forgeait un homme nouveau, transcendant les contraintes du capitalisme et notamment de la condition de salarié.

A deux reprises, il va prendre des initiatives d’exception pour soutenir ce projet.

Alexandre Glasberg s’est très fortement impliqué dans l’histoire de ce vieux bateau américain, rebaptisé Exodus, qui embarque 4554 rescapés juifs pour tenter de les conduire en Palestine, sans succès par suite d’un blocage des autorités britanniques.

Cet épisode tragique fut l’occasion pour lui d’une réflexion large sur la dimension sociale qu’il représentait et qu’il consigna dans un ouvrage : « La leçon sociale de l’affaire de l’Exodus. »

L’abbé Glasberg ne s’est pas contenté de soutenir la naissance de l’Etat d’Israël. Il a été très rapidement conscient de la nécessité de promouvoir un dialogue israélo-palestinien. On l’a vu s’investir notamment en 1976 et 1977 dans l’organisation de rencontres à Paris au sein d’un petit groupe de personnalités réunies autour de Pierre Mendès France.
En 1948, la communauté des juifs d’Irak, forte de 150,000 personnes commençait à être l’objet de graves menaces et même de voies de fait, arrestations, tortures, pendaisons…

L’abbé Glasberg, après s’être assuré de tout un réseau de complicités, en Irak et en Iran, monte un véritable pont aérien entre Téhéran et Israël via la Turquie et la Méditérannée qui transportera 12,000 personnes ! Son action se prolonge et en l’espace de 18 mois, c’est environ 140,000 personnes qui rejoignirent Tel Aviv par cette voie.

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Témoignage d’Evelyne Haguenauer, adjointe au Maire de Lyon chargée de la mémoire

« Ma mère,Anne Laure Trautman, et son frère, Oscar, sont des enfants cachés. En 1940, âgés de 16 et de 13 ans, ils ont été internés avec mes grands parents au camp de Gurs dans les Pyrénées atlantiques, comme 6500 juifs allemands originaires de la région de Bade. Mes grands parents maternels ont été déportés de Gurs à Auschwitz, dans le convoi 24, en août 1942. Seul mon grand-père, Arthur Trautman, en est revenu en 1945. Il a écrit un document tout en allemand sur ce qu’il a vécu là-bas, que nous avons déposé il y a quelques années à Yad Vashem. Je n’ai pas encore eu le courage de le lire… Ma mère et mon oncle ont été tous les deux sauvés grâce au réseau de l’abbé Glasberg, qui leur a fourni de faux papiers (maman a pris le nom de Annette Tabard) et les a réfugiés au « château » du Brégué, à Cazaubon, dans le Gers, où ils ont séjourné plusieurs mois. Toute sa vie, maman a vécu dans le souvenir. Son combat pour la mémoire a été une thérapie. Pendant des années, elle n’a cessé de prendre des notes à propos de ce qu’elle avait vécu. Investie dans de nombreuses missions et très proche du centre Yad Vashem, elle a entretenu chez ses enfants le flambeau de la mémoire. En 1992, maman a fait remettre la médaille des Justes à la famille qui l’avait accueillie et cachée. Depuis qu’elle est tombée malade de la maladie d’Alzheimer, en 2002, je me suis attachée à reprendre ce flambeau. Etre présente à l’exposition qui a été consacrée à l’abbé Glasberg à Lyon était un moment très émouvant pour moi. J’y ai revu pour la première fois ma maîtresse d’école primaire, et de nombreux amis et proches de la famille. De plus, le merveilleux documentaire de Julie Bertucelli, projeté lors de l’exposition, diffuse des images de maman et de son frère au château du Brégué, en compagnie de Ady Steg. »

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Témoignage du Professeur Ady STEG

« Après avoir échappé à la rafle du Vel’ d’Hiv, le 16 juillet 1942 à Paris, nous avons pu ma soeur (15 ans) et moi (17 ans) nous procurer de faux papiers et grâce à un passeur, franchir la ligne de démarcation et gagner la zone non occupée. Le 13 août 1942, nous nous trouvions à Lyon (en route vers Grenoble où nous allions rejoindre notre frère aîné) et nous avons été arrêtés par la police française pour « usage de faux papiers ». Aussitôt nous fûmes conduits chez le juge d’instruction. Celui-ci, dans une diatribe violente, s’est déchaîné contre nous, nous traitant de métèques, d’anarchistes, de communistes… et nous a fait interner moi à la prison Saint-Paul, et ma soeur à la prison Saint-Joseph. Nous y sommes restés deux mois et demi. Le 27 octobre 1942, nous avons comparu devant les juges. Le tribunal, après une brève délibération, a prononcé un non-lieu et nous avons été libérés le jour même. Ainsi, à l’opposé du juge d’instruction, et dans la même juridiction, les juges du tribunal ont courageusement interprété les textes de l’époque de la législation sur les juifs non pas contre nous, comme l’a fait le juge d’instruction, mais en notre faveur ! Recueillis pendant quelques jours par des amis qui, eux aussi, se cachaient à Lyon, il nous a été conseillé « d’aller voir l’Abbé Glasberg ». Celui-ci animait les Amitiés chrétiennes auprès du Cardinal Gerlier. L’Abbé nous a accueillis avec chaleur et nous a immédiatement pris en charge. Au bout de quelques jours, il nous a munis de « vrais faux papiers » et il nous a fait partir, ma soeur dans un refuge, à Vic-sur-Cère (Cantal), et moi au « château » du Brégué, à Cazaubon, dans le Gers. Dans le train qui m’amenait à Toulouse, puis à Auch, j’ai aperçu les colonnes de soldats allemands se dirigeant vers le Sud. Ce jour-là, en effet, les Allemands envahissaient tout le territoire. C’en était fini de « la zone non occupée ». Le « château » du Bégué était une grande résidence mise à la disposition des Amitiés chrétiennes par le comte et la comtesse d’André. C’était un refuge où était regroupée une centaine de Juifs, en majorité évadés ou « exfiltrés » des camp de Gurs et de Rivesaltes. J’y fus accueilli par son directeur Victor Vermont. Je devais rapidement apprendre qu’en fait il s’agissait du frère de l’Abbé Glasberg ! Vermont étant la traduction en français du nom allemand Glasberg. Victor Vermont allait jusqu’à son dernier séjour veiller sur moi comme un grand frère. A Cazaubon, le lieutenant Vermont avait deux alliés précieux : M. Sentou, Maire de Barbotan-les-Thermes qui jouxte Cazaubon et Mme Ducassé, la secrétaire de la mairie. Grâce à eux, il a pu disposer pour tout le monde de « vrais faux papiers » : cartes d’identité, mais aussi cartes d’alimentation. L’Abbé Glasberg venait souvent de Lyon pour s’assurer que tout allait bien au Centre, tant sur le plan matériel que sur le plan de la sécurité, mais de surcroît il s’entretenait avec chacun d’entre nous. J’ai eu avec lui à plusieurs reprises de longues conversations avec lui. Un vendredi soir, à la fin du dîner, l’Abbé s’est assis à côté de moi – il savait que j’étais de famille orthodoxe – il m’a demandé : « chante moi des « zemirot », c’est-à-dire des chants traditionnels du repos de Chabbat. Ce que j’ai fait. Il est resté longtemps silencieux. Ce fut pour moi un moment de grande émotion et, je pense, pour lui également.

 

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Avec l’Abbé Glasberg j’ai connu un Tsaddik… un juste.


Je crois pouvoir, en sa mémoire, évoquer ces mots bouleversants dédiés, il y a longtemps, à la mémoire de Hannah Szenes, cette jeune combattante de la Hagannah qui, parachutée en Yougoslavie en 1944 parmi les partisans, pour aider au sauvetage des juifs, fut arrêtée torturée et fusillée : « Il est des étoiles dont la lumière n’atteint la terre qu’après qu’elles se soient désintégrées et ne sont plus. Il est des hommes dont la mémoire scintillante éclaire le monde après qu’ils aient disparu ».

Sandrine Ben David (Jerusalem Post, décembre 2008)