« Je suis toujours d’accord pour promouvoir le cinéma. C’est une démarche très égoïste en réalité. Parce que, plus il y aura de gens qui aimeront le cinéma, plus il y aura de gens qui viendront voir mes films », dit Claude Lelouch avec humour lorsqu’on lui demande pourquoi il a accepté de participer à la première édition de Lumière 2009, le tout nouveau festival du film initié en octobre 2009 par Thierry Frémaux, directeur de l’institut Lumière et délégué général du festival de Cannes.

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Le réalisateur émérite de « Un homme et une femme » (1966), « L’aventure, c’est l’aventure » (1972), « Itinéraire d’un enfant gâté » (1988), « Roman de Gare » (2007), et tant d’autres chefs d’œuvre évoque son rapport au septième art, à l’industrie du cinéma, et pour la première fois sa relation avec Israël et le judaïsme.

« On ne peut pas être un amoureux du cinéma et ne pas être ému devant les films des frères Lumière »

Je voudrais tout d’abord que vous réagissiez à l’initiative de Thierry Frémaux et à ce grand évènement qu’est la première édition du festival Lumière 2009…

Je trouve cette initiative d’autant plus intéressante qu’elle me semble complémentaire au travail que fait Thierry au festival de Cannes. D’un coté les films qui arrivent et de l’autre, les films qui ont fait l’histoire du cinéma. Je trouve donc qu’il y a une complémentarité formidable entre les deux choses. C’est un peu comme si vous parliez de la vie de quelqu’un et puis de ces parents. Si on peut parler du cinéma comme cela, je pense que c’est formidable. Et le fait que ce soit le même homme au cœur de cette tentative est formidable. C’est une idée simple et très bonne.

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Quelle est selon vous l’importance du regard porté sur le cinéma naissant pour un cinéaste d’aujourd’hui, dans un contexte contradictoire ou, d’une part, le monde du cinéma se modernise considérablement, avec le passage au numérique, et, d’autre part, où son existence est menacée par les nouveaux médias ?

C’est un sujet complexe, mais qui fait partie de la vie et du temps. Le monde est en constante évolution. Ce que je trouve très émouvant dans les films des frères Lumière, ce sont les contraintes importante– on ne pouvait faire des films que de cinquante secondes, on ne pouvait faire pratiquement que des plans d’ensemble – et, paradoxalement, leur étonnante modernité. On ne peut pas être un amoureux du cinéma et ne pas être ému en voyant ces films.

« C’est justement parce que tout le monde peut faire des films que ça va être de plus en plus difficile d’en faire »

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Pensez-vous que la liberté totale, physique, technologique, qu’a acquise le cinéma aujourd’hui, lui soit une entrave?

Non. C’est vrai que la contrainte sollicite toujours l’imagination. Et j’en suis un exemple professionnel. Lorsque j’étais pauvre, j’ai fait des films de pauvre, lorsque j’étais riche j’ai fait des films de riche. Mais vous savez, le numérique n’est qu’une étape. L’image va aller encore beaucoup plus loin que ce qu’elle nous propose aujourd’hui. C’est une étape intéressante, passionnante. Le cinéma, aujourd’hui, traverse une crise qui n’est pas une crise de metteurs-en-scène. De plus en plus de gens ont envie de filmer, même avec des téléphones portables, et tout le monde peut faire des films, de nos jours. Et c’est justement parce que tout le monde peut faire des films que ça va être de plus en plus difficile d’en faire. Si c’est une époque facile pour les comédies, les films d’ados et les gros castings, dès qu’un film est un peu ambitieux aujourd’hui, c’est un cauchemar. C’est la première fois l’histoire du cinéma que les films d’auteur traversent une période aussi difficile.

« Chaque nouveau film que je fais est un cadeau »

Qu’est-ce qui doit changer ?

La demande. Il faut que le public se lasse des films « faciles » et des têtes d’affiche. Qu’il devienne plus exigeant. Et même si l’on peut penser que le public est manipulé par le marché et par les producteurs, quelquefois, certaines grosses productions très prometteuses se « plantent ». Et lorsque cela se produit, les films ambitieux trouvent du public et du succès. D’où tout l’intérêt de ce type de festival, dont le caractère est d’abord éducatif pour le public.

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Qu’est-ce que vous diriez aujourd’hui à un jeune qui veut faire du cinéma ?

Qu’il achète une petite caméra, qu’il enrôle quelques bons copains, et qu’il fasse le film qu’il veut faire, en disant « merde » à tout le monde. C’est ce que j’ai dit à Claude Lelouch quand il avait dix-huit ans.

Avez-vous affronté des difficultés dans votre carrière?

J’ai toujours fait les films que j’avais envie de faire. J’ai toujours pris des risques, financé mes films moi-même. Je ne suis jamais parti « couvert », comme on dit. J’ai quarante-trois films derrière moi, donc, j’ai fait le plus dur. Chaque nouveau film que je fais ujourd’hui, c’est un cadeau, un miracle. Encore plus que parle passé. Quand j’évoque ces problèmes, c’est aux jeunes metteurs en scène que je pense. Ceux qui deviennent esclaves du marché. Bien sur, ils trouvent du travail. Mais ce n’est pas ça, la mise en scène. Ce n’est pas faire de la régie, être au service des acteurs, des scénaristes et des producteurs. Parce qu’avec ce principe, il y a moins de navets qu’avant, mais il n’y a plus de grands films. Ou en tout cas, beaucoup moins. Un grand film, c’est d’abord une prise de risque.

« J’ai essayé de faire la synthèse de tout ce qui m’a donné envie de vivre depuis soixante-dix ans »

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Qu’en est-il de votre dernier film ?

C’est l’aboutissement d’un rêve que j’ai rêvé dans les années soixante-dix. J’ai commencé d’ailleurs à tourner des plans de ce film à cette même période. J’ai rêvé de ce film toute ma vie et le miracle vient de se produire. J’ai essayé de faire la synthèse de tout ce qui m’a donné envie de vivre depuis soixante-dix ans, de ce qui m’a donné envie de me lever à cinq heures du matin tous les jours, de cette curiosité qui a fait de moi une « concierge ». Vous savez, chaque film est un brouillon du prochain. J’espère que celui-ci est le moins brouillon de tous. On est en postproduction. Si tout va bien, le film sera prêt en février-mars.

« La curiosité, qui est un vilain défaut dans la vie, est la principale qualité du cinéma »

Doit-on s’attendre à une présentation à Cannes ?

Tout est possible. Mais ce n’est pas forcément une bonne idée pour un film d’aller à Cannes. J’attends que le montage soit fini pour savoir si on a besoin de Cannes ou pas. Si c’est uniquement pour une question d’égo, ce n’est pas une bonne raison. J’irai à Cannes uniquement si ça sert le film.

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Parlez-nous de votre dernier livre…

« Ces années-là » est un livre que j’ai écrit à l’occasion de mes cinquante ans de cinéma. C’est un livre un peu destiné à mes enfants, aux jeunes qui ont envie de faire des films et qui ont « peur » des écoles de cinéma. J’essaie de leur expliquer qu’on peut faire du cinéma simplement avec de l’amour, qu’on n’a pas besoin d’avoir des diplômes pour devenir cinéaste. C’est un art populaire, à la disposition de tous les gens qui sont curieux. Car la curiosité, qui est un vilain défaut dans la vie, est la principale qualité du cinéma. A la suite de ce livre, il y a un documentaire, qui s’appelle « D’un film à l’autre », qui va sortir, et qui raconte la chronologie de mes films. C’est une sorte de « best-off » des meilleures séquences de ma filmographie, et j’explique comment ces séquences ont été réalisées. C’est un film très ludique. Il devrait sortir en début d’année 2010, et je vais peut-être essayer de le sortir directement à la télévision, pour qu’il ait une diffusion plus large que dans les salles.

« Il y a six milliards de façons de communiquer avec ce grand point d’interrogation, que certains appellent Dieu et que moi j’appelle « le Grand Metteur en Scène » »

Quels rapports entretenez-vous avec le judaïsme et avec le divin ?

C’est un sujet cher à mon cœur. Par mon papa. Ma maman s’est convertie au judaïsme par amour pour lui et pour que je sois moi-même juif. Mais elle n’a pas tout à fait renoncé à la religion catholique. J’ai donc finalement grandi autant dans les synagogues que dans les églises (rires). Ca m’a permis d’être un peu un juge. Je pense que mes films sont le reflet de cette double culture. Et ça m’a procuré une grande tolérance, à l’égard de toutes les religions. Je pense qu’elles sont toutes importantes, parce qu’elles sont les refuges des gens les plus malheureux. Je pense qu’il faut protéger ces refuges, à conditions qu’ils ne deviennent pas des dictatures et ne spéculent pas sur le malheur des gens. Je pense aussi que la religion est une chose intime. Je n’ai pas besoin d’une synagogue ou d’une église pour prier. Je prie dans les bois. Je pense que les arbres sont de très bonnes antennes pour atteindre le « ciel ». Ce que je veux dire, c’est qu’il y a autant de religions que d’individus en réalité. Chacun de nous invente, au cours de sa vie, sa propre religion. Il y a six milliards d’individus et il y a six milliards de façons de communiquer avec ce grand point d’interrogation, que certains appellent Dieu et que moi j’appelle « le Grand Metteur en Scène ». J’ai inventé une langue à moi pour lui parler, mais je ne voudrais pas l’apprendre à mes enfants, ni à qui que ce soit.

« Israël est le pays qui nous explique le mieux le monde dans lequel nous vivons »

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La dernière fois que vous étiez en Israël, c’était en 2007, pour présenter « Roman de Gare » à Tel-Aviv. Quels rapports entretenez-vous avec le pays, avec son histoire et son actualité ?

Israël est un pays complètement irrationnel. On ne peut rien en dire d’autre que des bêtises, de l’extérieur. Je pense que les gens qui parlent de ce pays, à la fois ceux qui l’aiment trop et ceux qui ne l’aiment pas, disent des bêtises. Mais c’est un voyage incontournable. On ne peut pas être adulte, si on n’est pas passé par Israël, parce que c’est le pays qui nous explique le mieux le monde dans lequel nous vivons. Parce qu’on y est au cœur de toutes les contradictions. De tous les paradoxes. Et de l’amour. Car la force de ce pays c’est que, malgré tout ça, quand on en parle, on en est amoureux. Ce qui me touche beaucoup, surtout, c’est la « certitude » des gens qui y vivent. Chaque individu en Israël vous donne l’impression de détenir la vérité ultime. Et on n’a pas envie de les contredire. Je crois aussi que l’une des grandes forces de ce pays, c’est le rapport exceptionnel qu’ils ont à la famille. Incontestablement, ce que j’aime chez le peuple juif, c’est qu’ils ont mieux compris ce qu’était la famille que tous les autres. C’est eux qui l’ont inventé d’ailleurs. La caricature de la « mère juive » n’est pas une caricature. Elle existe vraiment (rires). Ce sont eux aussi qui ont inventé la critique. Ils sont très forts pour ça. Mais de temps en temps, on a envie de leur dire : «Stop. Ca suffit, arrêtez ! On dit de vous que vous êtes très malins, très intelligents. Alors, comment se fait-il qu’au bout de soixante ans vous n’ayez pas encore réussi à faire la paix ? »

« C’est la naïveté, à mon avis, qui va permettre, un jour, de conclure un accord de paix »

Vous croyez à la paix ?

Oui. Vous savez, on m’a souvent reproché mon optimisme mon optimisme et ma naïveté dans mes films. Pour Israël, moi j’ai envie d’être optimiste. Et naïf. Et c’est la naïveté, à mon avis, qui va permettre, un jour, de conclure un accord de paix. Je suis  persuadé qu’au fond, ces deux peuples qui se déchirent sont faits pour s’entendre. C’est un peu comme un couple qui se fait la gueule depuis longtemps. Et un couple qui se fait la gueule, il ne rêve que d’une chose en réalité, c’est de se réconcilier. Et je pense que le jour où la réconciliation va avoir lieu, ce sera la plus belle fête qui ait jamais eu lieu. Oui, j’y crois.

Qu’est-ce que vous inspire le cinéma israélien ?

C’est un cinéma qui est complètement à l’image de son pays. Et qui est obligé de ressembler à son pays, au risque de trahison. Israël est un pays qui est fait pour le cinéma. S’il y a un pays qui est photogénique, c’est Israël. S’il y a des acteurs qui sont photogéniques, ce sont les israéliens. Ils sont beaux, ils sont courageux, polymorphes, impétueux…

« S’il y a un pays qui est photogénique, c’est Israël. S’il y a des acteurs qui sont photogéniques, ce sont les israéliens »

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Vous aimeriez tourner un film là-bas?

J’y suis allé plusieurs fois. Et il n’est pas du tout impossible que j’y tourne un jour. A l’époque, j’avais un projet de tournage pour lequel j’ai demandé audience à David Ben Gurion. Il m’a reçu très gentiment, m’a expliqué qu’il n’avait pas eu vraiment le temps, dans sa vie, d’aller au cinéma (rire). Mais lorsque je lui ai demandé de pouvoir réquisitionner des éléments militaires, il m’a simplement répondu : « la sécurité d’Israël est trop importante ». Et le projet n’a jamais abouti. Mais si je devais faire aujourd’hui un film en Israël, je crois que je ne voudrais pas filmer le conflit. J’irais plutôt vers le cas particulier, raconter l’histoire d’un couple qui serait une paraphrase du conflit.

Une histoire d’amour ?

Forcément. Forcément une histoire d’amour…

 

Sandrine Ben David (Jerusalem Post, novembre 2009)